Article paru dans Libération le mercredi 31 mai 2006
par Michel TEMMAN - Tokyo de notre correspondant
Racistes et patriotes, ces groupuscules d'extrême droite, liés à la mafia, imposent leur ordre en toute impunité, allant même jusqu'à éliminer leurs opposants.
Les «uyoku», bons soldats des valeurs sacrées du Japon
Propagande citadine. Ainsi roulent au Japon les redoutés et très influents uyoku, patriotes d'extrême droite aux porte-voix et décibels assourdissants, estimés à 110 000 membres pour près de 1 millier de groupuscules, chapeautés, selon la police nippone (NPA), par 25 organisations d'extrême droite, voire mafieuses. Une de leurs particularités, outre la maîtrise évidente des sound systems, est de honnir les règles de la circulation. En cas d'incident, les uyoku étant pour beaucoup affiliés aux yakusas (la mafia japonaise), la consigne impose de ne jamais les provoquer. Surtout pas du regard. Les automobilistes qui pilent devant eux pour éviter l'accident ont ainsi appris à ne pas klaxonner. Leurs bus et camions profitent en effet d'un droit courant au Japon pour quiconque veut promouvoir ses idées, surtout en période électorale : le recours aux gaisensha, ou «véhicules de propagande citadine.» Si, en campagne, partis et hommes politiques de tout bord les utilisent, le procédé a été monopolisé par les uyoku, qui en abusent aussi comme moyens de pression.
Dans le film Minbô no onna (1992), le cinéaste engagé Jûzo Itami dont on n'a jamais su si l'étrange suicide, en 1997, n'était pas un assassinat déguisé mettait en scène un groupe de mafieux utilisant un de ces camions pour faire fuir la clientèle d'un hôtel de luxe et racketter son patron. «Que les uyoku soient aussi libres de leurs mouvements est peut-être à l'honneur de notre démocratie, qui tolère la liberté de pensée et de culte. Mais d'après moi, ils sont comme une plaie dans notre société. Leurs actions d'intimidation et la violence de leurs nuisances sonores sont un mode de chantage qui relève d'une certaine forme de terreur», estime un avocat et constitutionnaliste japonais.
Les uyoku sont dotés d'importants moyens financiers. Ils sont à la tête de revues, de sites web (dont www.uyoku.com) prônant le retour aux «valeurs sacrées», et comptent des amis politiques, à droite, au sein du Parti libéral-démocrate (PLD, au pouvoir), comme à gauche. «A une époque, le maire de Tokyo, Shintaro Ishihara, avait noué des liens avec le Seiryukai (la Société du dragon bleu, un groupuscule, ndlr)», confie un connaisseur. Les uyoku sont, en fait, les héritiers de l'extrême droite anticommuniste et antisyndicale nippone des années 30, qui défendait l'idée d'une Asie sous la coupe de l'ex- «Grand Japon» rêvé par l'empereur Hirohito (1901-1989). Culte du système impérial dont ils désirent la restauration, exaltation de la «race divine japonaise», haine de l'alliance nippo-américaine ou du soutien de Tokyo à l'ONU, hostilité aux fusions et acquisitions entre entreprises japonaises et étrangères, opposition totale à l'immigration, pas même choisie... Les uyoku manifestent sans cesse sur ces refrains, à coups de décibels cassant les oreilles des passants et des automobilistes.
Ils consentent enfin au silence chaque 15 août, quand ils se réunissent au sanctuaire de Yasukuni (leur QG) et, tête baissée, se recueillent (comme le Premier ministre Koizumi, qui s'y est rendu cinq fois depuis 2001) devant les 2,5 millions de «morts pour la patrie» (depuis l'ère Meiji, en 1868) qui y reposent. Parmi les quatorze criminels de guerre qui y sont honorés figure un de leurs héros : le général Tojo, artisan de Pearl Harbor, criminel de guerre exécuté en 1948 par les Alliés. Marginaux, les uyoku ? Même pas. A Tokyo, début mars, s'est tenu au Budokan, une arène d'arts martiaux, le plus grand rassemblement de patriotes depuis soixante ans. «Longue vie à l'empereur, longue vie à l'empereur !» hurlaient 10 000 nostalgiques.
Intimidations. Avec un tel blanc-seing du pouvoir, pas étonnant que les uyoku brisent en toute quiétude grèves, manifestations ou conférences. Et cassent les reins de leurs opposants, patrons, intellectuels ou journalistes. Le 3 mai 1987, dans les locaux mêmes du quotidien Asahi à Kobe, deux uyoku, fusil en main, ont ainsi tué d'une balle dans la tête Tomohiro Kojiri, un journaliste de 29 ans qui avait osé écrire sur Hirohito et la guerre. Ses assassins courent toujours et sa fille continue de réclamer justice. Mi-janvier 2005, deux cocktails Molotov ont visé le domicile de Yotaro Kobayashi, PDG de Fuji-Xerox. Il était harcelé depuis 2004 par des ultras lui reprochant, entre autres, de présider un comité d'amitié nippo-chinois. Plus récemment, le 6 mars, des uyoku à bord de dizaines de 4 x 4 noir et blanc, hurlant dans Tokyo : «Respect à l'empereur !», s'en sont pris physiquement à une équipe de télé anglo-saxonne free-lance qui les filmait. Pour une fois, la police s'est interposée et a limité les dégâts.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Commentaires