Mardi 24 octobre 2006
Masuda est fou et junky, ce qui devrait poser problème quand à la véracité de ses propos. Il ne raconte son histoire que sous la menace et après avoir tenté de fuir. Il ne se battra cependant pas, et évitera d'attirer encore plus l'attention en criant.
Son japonais alterne d'un niveau de langue à l'autre et est par moments quasiment incompréhensible, mais sa voix reste vide de toute émotion, comme si la terreur qu'il a vécue n'avait rien laissé de lui qu'une coquille vide. Il lui arrive d'intercaler des mots, ou parfois même des phrases, en viet, en anglais ou en khmer. Vers la fin, il commence à transpirer abondamment.

"J'ai reçu un télégramme d'un marchand d'art de Tokyo qui me demandait d'agir comme agent pour M. Takanohashi Yuya que l'on m'a présenté comme un riche collectionneur. J'ai accepté de quitter mes bureaux de Saïgon pour acheter plusieurs objets anciens à Choen Ourk, un antiquaire de Phnom Penh, et je me suis débrouillé pour les envoyer illégalement à Tokyo. Je sais juste que ces objets étaient ancien, rien de plus.
Quand l'expédition Takanohashi est arrivée au Cambodge, je me suis occupé de leurs fournir équipement et permis. M. Armitage a engagé un local nommé Yim Nolson pour trouver guides et ouvriers. Je savais que ce Yim avait une mauvaise réputation - il fait partie de la pègre - mais Armitage a ignoré mes mises en garde.
Après une semaine de repos à Phnom Penh, durant laquelle M. Takanohashi a été le plus souvent ivre, l'équipe a commencé des fouilles autour de Roluos, puis au Phnom Bakheng qui domine Angkor Wat et enfin autour du Phnom Kulen sur le site du Prasat Rong Chen. Il n'y avait ni plan ni concertation, en tout cas rien qui ressemble à une logique que j'aurais pu appréhender. C'est M. Armitage qui donnait les ordres mais toutes les décisions semblaient être prises par la servante de Melle Kimura! D'eux tous, Okuji Tetsuya semblait être le seul à avoir la tête sur les épaules.
C'est d'ailleurs lui qui est venu me voir à la fin du mois de juin pour me dire que M. Takanohashi, Melle Kimura, M. Armitage, le Dr Otsuka, la servante et Yim Nolson étaient entrés dans le Prasat Rong Chen et avaient disparu. Okuji était nerveux, et quand je suis arrivé les ouvriers avaient déjà fui le site. On ne savait pas quoi faire alors on a bu, et rebu, et rebu encore.
Le lendemain matin Takanohashi et les autres réapparurent. Ils étaient tout excités par une "formidable découverte", mais ils refusèrent de nous donner des détails. Je n'ai rien réussi à apprendre, ce diable d'Armitage était un vrai paranoïaque et il ne laissait rien filtrer. Ils étaient tous différents,  je ne sais pas comment le décrire mais ils avaient tous changé, et pas en mieux. J'ai arrêté de poser des questions.
Cette nuit là, une vieille femme Khmère est venue me voir, elle m'a dit s'appeler Om Pot et venir de Kompong Chhnang. Elle disait que son fils Cheang était ouvrier sur le chantier. Elle disait que les ouvriers avaient fui parce que Takanohashi et les autres s'étaient associés avec un mal ancien, le Messager de la Sombre Tempête. Elle disait qu'elle pouvait y voir clair et que les âmes de tous les étrangers étaient perdues, à l'exception d'Okuji et de moi même. Si j'en voulais la preuve, je n’avais qu’à aller sur la terrasse du Sra Damrei, au moment où la lune n'est plus visible. Trois semaines plus tard, la nuit avant la nouvelle lune, j'y suis allé.
J'ai quitté Phnom Penh avec un des 4X4 de l'expédition en prétendant faire un voyage d'agrément, et j'ai rejoint le Phnom Kulen. La zone est encore lourdement minée et j'ai dû finir le trajet à pied, tremblant à chaque pas. Puis j'ai attendu, et au plus sombre de la nuit j'ai vu Takanohashi et les autres arriver et entamer un rituel ignoble en compagnie d'une centaine d'autres hommes, aussi fous qu'eux. La Terrasse des Eléphants devint comme vivante, bougeant, ondulant. Les ruines elles-mêmes sont devenues spectrales, et comme animées d'une volonté malfaisante!
D'étranges créatures sont sorties de nulle part, se saisissant
des danseurs un par un, elles leur ont déchiré la gorge. Pourtant les danseurs semblaient ignorer leur sort jusqu'à la fin, quand la terrasse fut couverte de sang. Les membres de l'expédition étaient toujours là, Nolson aussi, debout parmi les figures monstrueuses encagoulées en train de lécher le sol ou les plaies de leurs victimes.
Et alors quelque chose est sorti de terre, et c'était si énorme que cela ne pouvait tout simplement pas être. Je me suis évanoui. Mais je l'ai vue, cette chose, et j'ai vu ceux qui la servent. Ils attendent cette heure où la folie balaiera notre monde et ils feront un festin de nos âmes, et notre monde leur appartiendra! Je me suis évanoui et je me suis perdu en moi-même pour de longs mois.
Om Pot et son fils m'ont retrouvé; pendant deux longues années ils se sont occupés de moi - un homme fou et sans espoir. Finalement je suis retourné à la civilisation et j'ai réussi à atteindre Phnom Penh. Mais depuis je rêve! Il n'y a que la drogue qui les tient à distance, l'héroïne, ou bien de l'opium quand j'en trouve. Je n'en ai presque plus vous savez, et ma vie est un enfer sans narcotique. Est ce que vous auriez la bonté de m'aider. C'est la seule chose qui me reste. Tout est perdu, tout. Il n'y a pas d'espoir, pour aucun d'entre nous. Ils attendent, partout, ils savent. Pourriez vous me passez le briquet qui est sur le guéridon, je pense qu'il est l'heure d'anesthésier cette horreur."
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