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Mercredi 22 mars 2006

La SFO a trouvé ce journal il y a peu. Il est écrit à la main sur des feuilles volantes retenues ensemble par un simple trombonne, ce qui explique peut-être qu’il manque certains feuillets… L’analyse de ce journal par les agents de la SFO est en cours.


Début octobre

   Ça fait déjà 8 mois que je suis au Japon, et ce n’est qu’aujourd’hui que je me suis enfin décidé à commencer des recherches sérieuses sur ma famille. Avant de quitter le Pérou j’avais essayé de trouver dans le bureau de mon père des documents susceptibles de m’aider dans mes recherches. Je me souviens des médailles et autres décorations qu’il aimait me montrer quand j’étais gosse, mais tout a disparu, je ne sais pas ce qu’il a fait de tout ça, impossible de mettre la main sur quoi que ce soit, même dans ses cachettes favorites à la maison. Je n’ai trouvé qu’une photo, c’est ténu comme point de départ : une femme en kimono devant un temple, je crois que c’est celui d’Asakusa, avec deux enfants d’une dizaine d’années, un garçon et une fille. Je jurerais presque que le garçon est mon père ; ça remonte donc à longtemps… Au dos, le nom : Nogawa Hanako, rien d’autre.
   Je me suis donc décidé à aller à Asakusa cet après-midi. C’est bien là que la photo a été prise. Après avoir un peu tourné sans rien trouver, j’ai demandé de l’aide à un prêtre. En observant la photo à la loupe il a reconnu le mon sur le kimono de la femme : une fleur de kiku, mon de la famille Nogawa. 
  En errant dans le cimetière du temple j’ai trouvé sur une tombe ce même mon. Avec l’aide du même prêtre, à partir des noms posthumes gravés sur la tombe (il y en a deux),  nous avons identifié Nogawa Hanako et Suzuki Chihiro, sa petite-fille morte à l’âge de 45 ans il y a 3 ans ; le registre a été signé par sa fille, Suzuki Miho, résidant à Shinagawa. Ça pourrait correspondre… en tout cas mon père avait dans ses documents des papiers faisant référence à ce quartier. 
  
C’est près de chez moi et de l’hôpital où je travaille, demain j’irai voir cette Miho, peut-être m’apprendra-t-elle quelque chose sur ma famille… Quoique si sa mère est morte à l’âge de 45 ans, elle doit être encore bien jeune, saura-t-elle quelque chose ? Si je me fie à mon intuition et que la femme de la photo est ma grand-mère et les enfants frère et sœur, alors Miho serait… ma petite cousine ? Pourtant nous devons avoir à peu près le même âge... Mon père est si vieux…

Jour 1 

    Beaucoup de choses se sont passées aujourd’hui, je profite d’un peu de répit à l’hôpital pour essayer de tout consigner par écrit, j’ai peur d’oublier des détails importants. 
  
Comme je l’avais prévu hier, je suis allé rendre visite à Mlle Suzuki cet après-midi en sortant de l’hôpital. Elle n’était pas là, pourtant j’ai trouvé la porte ouverte, l’appartement était dévasté. Deux personnes étaient sur place, un jeune homme d’une vingtaine d’années au crâne rasé et une très belle femme d’une trentaine d’années : eux aussi cherchaient Miho. D’après ce que j’ai compris, la femme, qui s’est présentée par son seul prénom, Kiharu, était son professeur. Je ne sais pas très bien ce qui liait l’autre à Miho, mais il a l’air de s’intéresser à l’occultisme. Un prêtre ? Ça pourrait expliquer son crâne rasé. Ils ont eu l’air un peu étonnés de ma présence, mais n’ont pas beaucoup posé de questions, ça m’arrange, la base de mes recherches généalogiques est si mince qu’elle pourrait paraître ridicule. Presque en même temps que moi, est arrivé un autre homme, journaliste, qui semble être très proche de Miho. Apparemment, elle n’a donné signe de vie à personne depuis 15 jours, et ils sont tous très inquiets. Si près du but de trouver des réponses à l’histoire de ma famille, je ne lâcherai pas l’affaire, je veux la retrouver.
  
L’appart a été fouillé et mis à sac. En cherchant à notre tour,  on a trouvé une clef de casier ou de consigne cachée derrière le frigo, avec un numéro. En recomposant le dernier numéro de téléphone appelé, on est tombé sur une compagnie du nom de "DBGB", jamais entendu parler… Dans les pages jaunes, la seule entrée équivalente correspond à un club à Roppongi. Dans la boîte aux lettres qui débordait il y avait un courrier de la fac de Sophia et une lettre calligraphiée au pinceau. Mlle Kiharu l’a ouverte : l’auteur en était un certain lieutenant Matsuya, s’inquiétant du silence de Miho et lui redonnant son adresse au Keio Plazza à Shinjuku  (ben voyons ! En voilà un qui a les moyens…) au cas où elle voudrait le joindre. Pas grand-chose d’autre à tirer de cet appart dévasté, il faut chercher ailleurs… 
   Le quartier grouillait de flics, il paraît qu’il y a une affaire d’enlèvements de lycéennes. Le journaliste s’y est un peu intéressé, mais j’avoue qu’il y avait plus pressé… 
  
À la gare de Shinagawa, on a cherché les consignes, mais les numéros des casiers là-bas ne sont pas assez grands. On a demandé à un employé de la gare, qui a fini par nous dire que ce type de clefs n’est pas utilisé sur les lignes JR. Mais on a failli se faire pincer, tout le monde est nerveux ici à cause de cette histoire d’enlèvements, et sans la présence d’esprit de Mlle Kiharu, je pense qu’on pouvait dire adieu à notre précieuse petite clef…
  
Puisqu’on a fait chou blanc avec les consignes de la gare, on est allé à Shinjuku où Henry (le journaliste) et Mlle Kiharu ont réussi à rencontrer le lieutenant Matsuya. Ils ont discuté longuement au bar de l’hôtel, Hanzo et moi avons préféré nous faire discrets et sommes restés à une table proche pour ne pas perdre un mot de la conversation. Matsuya a une prothèse à la main droite et à la question de Mlle Kiharu sur sa carrière militaire, il a répondu ne pas en avoir fait. Pourtant il porte le titre de lieutenant, étrange… Il a expliqué à Henry et Mlle Kiharu que Miho l’a contacté il y a une dizaine de jours, après avoir lu un article qu’il avait écrit ; ils ont parlé de leurs craintes. Le journaliste l’a fait parler sur son expérience militaire, en 1941 au Vietnam à Danang, où après avoir chassé avec son bataillon un groupe de montagnards puis été chassé par eux, il a assisté à l’écorchage à vif de ses camarades, apparemment un rituel pour entrer en contact avec l’esprit de la colline. Il a eu l’impression de lutter contre une entité, et au matin s’est réveillé la main droite coupée, sa main gauche tenant toujours la machette. Tous ses compagnons étaient morts, les ennemis dormaient après l’orgie de la nuit, il a eu accès à la radio et aux cartes permettant de se localiser et de contacter les troupes japonaises qui ont bombardé le lieu. Sinistre histoire… Mais ce lieu semble lié au mystère, car plus tard pendant le guerre du Vietnam, sur cette même colline ont eu lieu des événements étranges et des massacres de bataillons entiers : Hamburger Hill.
  
Le lieutenant Matsuya est persuadé que l’entité qu’il a combattue à cette époque plane maintenant sur Tokyo, mais il n’a pas justifié son intuition. Moi je ne vois pas trop pourquoi un monstre vietnamien aurait soudain envie de changer d’horizon géographique. Miho, elle, lui a parlé d’un lieu qu’elle redoute particulièrement, qu’elle nomme "le Théâtre d'Ombres ",  et qu’elle n’a vu qu’en rêve.
   N
ous sommes ensuite allés à la fac de Sophia. En chemin, on a ouvert la lettre trouvée dans la boîte de Miho, et on y a trouvé la nouvelle carte de bibliothèque de Miho suite à la perte de l’ancienne. Du coup, c’est par là que nous avons commencé les recherches. Bien nous en a pris car à la bibliothèque, on est tombé sur des casiers dont l’un avait le même numéro que la clef ; après essai, il s’est ouvert. On y a trouvé un sac de sport, que par prudence on a ouvert aux toilettes : il était plein de liasses de billets, beaucoup de liasses, avec aussi un livre noir relié de cuir et une boîte en bois blanc dans laquelle il y a un masque du genre de ceux qu’utilisent les acteurs de no pour un personnage féminin, mais Mlle Kiharu (qui a l’air de s’y connaître en arts japonais, soit dit en passant) dit qu’il ne correspond à aucun personnage traditionnel du no. Au dos de la boîte, très ancienne, est écrit Kai jin bo (ah ! ces kanji, toujours aussi difficiles à lire…). D’après Hanzō, c’est un démon masculin très barbu, le visage rouge, souvent représenté avec un marteau à la main et devant une forge. Rien à voir avec ce qu’on avait sous les yeux… Pour ce qui est du livre, il semble que ce soit un journal chiffré. Y était accroché un sachet contenant une poudre blanche (réflexe professionnel, j’ai testé, mais ça ne ressemblait pas à de la coke ni à de l’héroïne… par contre, je crois que ce geste a surpris mes compagnons). J’ai pris ce sachet de poudre mystérieuse pour en analyser le contenu, le journaliste veut tenter de déchiffrer le « journal », et Mlle Kiharu a pris le masque, par contre d’un commun accord nous n’avons pas touché au fric et l’avons remis à sa place.
  
La journée touchait à sa fin, mais nous avons voulu exploiter la dernière piste que nous avions trouvée : le DBGB club, sans Mlle Kiharu qui a préféré rentrer chez elle. Henry a commencé par téléphoner et est tombé sur une certaine Joanne, qui a refusé de parler de Miho au téléphone (« après ce qu’elle a fait… »). Sur place, on a retrouvé la Joanne en question, dont le physique et la tenue correspondaient assez au lieu : androgyne, portant un long manteau, un maquillage très blanc, les lèvres soulignées au crayon noir. Elle nous a expliqué que Miho est partie avec la marchandise ET le fric de la marchandise, du coup le Seigneur Senjo est en rage. Elle nous a aussi appris que Miho travaillait au club. Peut-être n’ai-je pas bien compris les relations qu’il y avait entre Henry et Miho, mais je me demande vraiment comment il fait pour encaisser aussi stoïquement toutes ces découvertes sur la vie de la demoiselle…
  
On a fini par réussir à rencontrer le fameux Seigneur Senjo qui lui aussi a le physique et les accessoires de l’emploi : beau, les traits efféminés, les ongles longs sauf le majeur, des bijoux gothiques crochus… plutôt inquiétant, comme type. J’avoue que j’ai été un peu impressionné, et j’ai laissé Henry discuter. On lui a proposé d’arranger le cas Miho : il a accepté de stopper ses limiers si on lui rendait son argent. On est donc allé le chercher à la fac, et quand on le lui a ramené il nous attendait dans une limousine, accompagné d’un certain Toshio, qui aurait retrouvé Miho, mais sans être responsable de son état. (Tu parles ! Heureusement qu’il avait promis d’arrêter ses limiers, sinon comment on l’aurait retrouvée, la petite ?? Faire confiance à une parole de yak, fallait vraiment qu’on n’ait plus d’espoir…). Il nous a donné une photo d’une maison délabrée, au dos une adresse à Minami Senju. Il a refusé de nous accompagner (alors pourquoi nous recevoir dans une voiture ?), et quand Henry lui a demandé ce que faisait Miho au club, il a répondu qu’elle était une cliente, qu’il lui fournissait certains mélanges (et voilà la provenance du sachet de poudre expliquée…).
  
On est allé en taxi à Minami Senju, et on a retrouvé dans la maison à l’abandon de la photo une Miho inconsciente. Après un examen rapide, j’ai constaté que son état était stable, quoique très faible, et quand l’ambulance que nous avions appelée est arrivée je l’ai accompagnée à l’hôpital (de Shinagawa) ; j’ai laissé au labo une partie de la poudre trouvée dans ses affaires, ça aidera sans doute à faire un diagnostic et puis ça nous donnera une idée précise de ce qu’est cette drogue, car c’en est une, j’en suis persuadé. Le résultat des analyses a confirmé mes soupçons : il s’agit d’une combinaison, agissant par injection, de drogues chimiques extrêmement puissantes ; ce sont des molécules normalement utilisées séparément pour soigner la schizophrénie, mais ici la puissance est ahurissante. Seuls les militaires peuvent obtenir un tel degré de pureté… Dans quel panier de crabes Miho s’est-elle fourrée ? C’est étrange, je ne la connais pas et pourtant l’angoisse qui m’étreint en ce moment est celle d’un frère pour sa sœur… Peut-être est-ce le signe que c’est elle que je cherche, qu’elle est vraiment ma famille ?       Pour le moment, elle est dans un état stationnaire, dans un coma très profond,  l’encéphalogramme est très faible. Elle a dans le sang des traces de la drogue qu’on a analysée, une trace de piqûre d’aiguille entre deux orteils, quasi indétectable, des écorchures aux poignets, des hématomes sur l’entrecuisse, des traces de viol, et elle a eu des relations sexuelles avec au moins 3 personnes… Que penser ? La nuit est trop entamée pour que je parvienne encore à réfléchir, je vais rester à l’hôpital, on verra bien assez tôt de quoi demain sera fait…

Lundi 20 mars 2006

La SFO a trouvé il y a peu ce journal. 
Après enquête, la propriétaire de ce journal est partie à l’étranger, après un long séjour à l’hôpital, dans le coma.


Mon journal

 
Août, le 27
« Je suis revenue aujourd’hui même de mon année en Europe et je dois dire que le Japon me paraît presque étranger maintenant. C’est une indicible sensation que de se sentir étrangère en son propre pays. De plus Henry est toujours à Paris et je ne sais pas s’il pourra revenir au Japon pour y travailler, ce qui n’est pas fait pour me remonter le moral. J’espère en tout cas… »
 
Le 31,
« J’ai passé la fin des vacances à dormir le jour et vivre la nuit à cause du décalage. C’est une période plutôt triste. J’ai essayé d’appeler Henry mais je ne l’ai pas eu. Il me manque tant, et je m’ennuie sans lui. J’espère que la fac et un peu d’activité va chasser cette langueur. »
 
Septembre, le 1er
« J’ai eu Henry au téléphone. Il est rentré à Osaka et il m’a dit qu’il a peut-être trouvé la possibilité de venir travailler à Tokyo. Le magazine pour lequel il travaille cherche un correspondant dans la Capitale et puisqu’il parle japonais, il devrait pouvoir venir ici pour quelques temps ! J’ai prié au temple aujourd’hui pour qu’il puisse venir. Demain c’est le début des cours, j’ai hâte d’y être… »
 
Le 2,
« Voilà, j’ai repris les cours à Sophia ! Le programme m’a l’air plutôt chargé mais ça me fait du bien d’avoir à penser à autre chose qu’à Henry. »
 
Le 25,
« Que de choses se sont passées en trois semaines ! Je rencontre plein de personnes différentes depuis la rentrée, que ce soit à l’université ou en dehors. Des gens fascinants. A propos de gens fascinants, Henry arrive début décembre ! Je suis si heureuse et impatiente. »
 
Novembre, le 7
« Nobukasu San semble être un puits de connaissances sans fin, et je commence à me dire qu’il me plaît. Je n’oublie pas Henry mais je ressens quelque chose de vraiment différent chez Nobu. Je ne saurais pas l’expliquer par contre. »
  
Le 9,
« Henry a téléphoné. Nous avons discuté au moins une heure. Je me suis aperçue seulement après que pendant tout ce temps là, j’avais inconsciemment écrit au moins une trentaine de fois le nom de Nobukasu sur une feuille de papier. J’avoue que je suis un peu perdue dans ma tête. »
 
Le 15,
« Je suis si heureuse que Nobu ait accepté de prendre ce café devant la Fac… Nous avons parlé des heures. Finalement il me rappelle Henry sur certains côtés. Il peut parler de tout et n’importe quoi sans problèmes.»
 
Décembre, le 3
« Henry arrive demain. Je ne sais pas comment je réagirai devant lui. Je l’aime toujours, mais maintenant il y a Nobu… »
 
Le 17,
« Finalement tout s’est bien passé avec Henry. D’un commun accord nous avons décidé de ne pas habiter ensemble, comme à Paris. Lui parce qu’il doit se concentrer perpétuellement pour ses recherches et moi parce que…
Henry a toujours ce côté un peu froid qui lui est si propre, comme ces types qui jouent au poker dans les films, et si avant ça me plaisait, maintenant ça m’agace un peu. On ne se voit guère que deux ou trois fois par semaines, ne serait-ce que pour faire l’amour et pour parler de choses et d’autres. Mais j’ai la tête ailleurs. Oh ! Pardonne moi Henry ! La chair est si faible…»
 
Le 23,
« Je me suis disputée avec Henry. Je crois qu’il perçoit ce non-dit dans l’air quand je suis avec lui. J’espère qu’il ne se doute pas que Nobukun est souvent fourré chez moi. Cette situation me pèse… Je songe sérieusement à déménager, j’ai trop peur qu’ Henry ne débarque à l’improviste.»
 
Le 30,
« Je me suis documentée pour mon éventuel déménagement. Je pense que j’ai trouvé quelque chose vers Shinagawa. Ca me rallonge de la fac mais ça m’éloigne de chez Henry. Je trouverai bien une excuse pour expliquer cette « fuite ». J’ai un peu d’argent de côté, mais je crois que tout va y passer. »
 
Janvier
« Henry m’a présenté une Geisha. Elle s’appelle Kiharu et elle a accepté de me donner des cours. »
 
« J’ai commencé les cours avec Kiharu, cela me fait du bien et elle est si gentille avec moi ! Je n’en ai pas parlé à Henry, je ne sais pas pourquoi je lui cache tant de choses. »
 
Février, le 12
« Voilà, j’ai emménagé dans mon nouvel appartement. Il est plus petit mais je me sens mieux finalement. Nobukun m’a aidée pour le déménagement, mais je l’ai senti très fatigué, plus que d’habitude, et moins loquace aussi. On aurait dit qu’il avait passé une semaine sans dormir. J’espère que c’est passager. Je n’ai pas encore dit à Henry que j’avais changé d’adresse. »
 
Le 18,
« Nobu Kun est devenu distant, je n’y ai pas fait attention au début, mais il s’éloigne de moi. Même quand nous sommes ensemble, il est ailleurs, il n’écoute plus, il ne parle presque plus… Seules ses recherches semblent encore captiver son attention ; elles le poussent à ne plus dormir, il étudie la nuit et donne ses cours le jour. Il refuse de m’en parler mais je sais qu’il y a quelqu’un d’autre. Je l’ai suivi jusque dans les sous-sols de l’Université. J’ignorais que de tels souterrains existaient, ou plutôt qu’ils étaient aussi facilement accessibles par n’importe qui. Et il y avait cette fille... Je ne sais pas quoi faire… Je ne comprends plus rien.»
 
Le 20,
« J’ai fait un mauvais rêve. Je marchais dans des couloirs. Tout était sombre et froid et puis j’ai vu... Je ne sais pas, il y avait une sorte de présence muette qui a tenté de se jeter sur moi, sortie de nulle part. Je me suis réveillée en sueur. Qui était cette ombre ? Henry ? Nobu ? Cette fille ? Je crois que je devrais faire le point sur ces derniers jours. Tout va trop vite subitement. »
 
Le 22,
« Encore ce rêve. Je suis toujours dans ce lieu clos et il y a toujours cette ombre. J’ai peur de m’endormir… »
 
Le 28,
« J’ai refait le même rêve que la semaine dernière, mais cette fois je ne suis pas sûre que j’étais au même endroit. J’étais seule et je me sentais poursuivie, mais je ne sais pas par qui ! Ou par quoi… Oh ! Je ne sais pas ce qui m’arrive, je sens que je vais craquer.
Je n’ai pas vu Henry depuis deux semaines depuis qu’il est parti se documenter je ne sais où pour son article. Dès qu’il revient, j’essaierai de lui demander ce qu’il en pense.»
 
Mars, le 3
« Ce rêve encore, toujours ce lieu. Maintenant je suis sûre qu’il existe, quelque part dans Tokyo un lieu froid et sombre, où nul ne peut vivre et où nulle création n’est possible. Un lieu de mort. C’est lui qui alimente les rêves que je fais et qui cherche à me voler mon âme. Mais pourquoi moi ?
En me relisant, j’ai l’impression d’être devenue folle…»
 
Le 9,
« Henry est revenu mais je ne lui ai rien dit finalement. Notre relation est de plus en plus froide. Je crois qu’il faudrait que nous fassions une pause.
J’ai encore rêvé, mais je fais tout pour oublier. »
 
Le 12,
« Voilà c’est fini, enfin pour un moment. Henry avait l’air triste mais je pense que c’est mieux comme ça. On se reverra de temps en temps, mais j’ai la tête trop encombrée pour continuer avec lui… Ce n’est pas de sa faute…»
 
Avril, le 2
« Je suis allée voir un docteur au sujet de mes rêves. Il m’a donné quelques poudres et conseillé de prendre des vacances. »
 
Le 6,
 « Je suis retournée dans mon cauchemar, seulement j’y ai vu un être différent. Il n’a pas de visage et ne semble pas appartenir à ce monde, un peu comme moi. »
 
Le 15,
« Rien à faire, les rêves reviennent. Je suis sûre qu’il y a quelque chose, un sens derrière tout ça. Je dois me rendre à l’évidence ; les drogues que le docteur m’a données sont inefficaces. »
 
Mai, le 5
« Je ne sais pas ce qui m’arrive. Je me retrouve à errer dans les rues les plus sombres, j’écoute complaisamment les propositions les plus grotesques. Ce n’est même pas pour de l’argent, même si j’en gagne beaucoup. C’est comme un besoin de me salir. Je me réveille en larmes, salie par ces hommes et leurs désirs ignobles, mais au moins pendant une heure, pendant une nuit, je sais que je ne rêverai pas, que mon cauchemar ne sera que physique. Enfin j’espère.»
 
Le 12,
« J’ai augmenté les doses de prozac. Ca ne m’empêche pas vraiment de faire ces rêves mais au moins cela émousse la douleur comme une énorme boule de coton que l’on vous fourrerait dans la bouche. Plus moyen de crier avec ça. »
 
Le 15,
« Il y a quelque chose, quelque chose d’effrayant qui cherche à m’atteindre. Cette ombre me veut. Elle vise mon âme. »
 
Le 19,
« Je ne peux pas rester comme ça. Une amie m’a indiqué un club, à Shibuya. Elle m’a dit qu’on y vendait ce dont j’avais besoin. Je pense que je vais basculer dans un autre monde. De toute façon je sens qu’il est trop tard… Quoique…»
 
Juin, le 1er
« Je me suis finalement décidée il y a quelques jours à me rendre dans ce club. On m’a donné ce que je voulais. Enfin ce dont je semblais avoir besoin.
J’ai un goût de sang dans la bouche mais Baku dit que ça fait toujours comme ça la première fois. Les autres filles me regardent bizarrement, elles se demandent ce que je cherche, pourquoi je fonce tête baissée alors qu’elles essayent toutes de décrocher. »
 
Le 10,
« J’ai trouvé un équilibre, une paix. Je dors comme sous une douce couette de neige poudreuse. J’ai froid. »
 
Le 12,
« Je suis retourné au SluG.er, j’en ai besoin. »
 
Le 17,
« J’ai à nouveau rêvé, mais cette fois la drogue fait partie du problème. Je ne peux pas fuir. »
 
Juillet
« Toujours ces rêves »
« L’Homme sans Visage m’a parlé, je ne me souviens plus de ses mots mais seulement du sens : il existe un lieu à Tokyo où je peux trouver un talisman qui aveugle l’ombre. »
« J’ai trouvé ! C’est une librairie dans Kanda devant laquelle j’ai dû passer des dizaines de fois par le passé. Je ne savais pas quoi dire mais le vieux monsieur a de lui-même sorti ce papier circulaire bizarre de sous son comptoir. Il m’a demandé en échange mon journal et a accepté de me laisser du temps pour en faire une copie. »
 
« J’ai profité de devoir recopier mon journal pour le coder. J’ai opté pour une transcription en démotique, je doute que cela soit déchiffrable, ou même reconnaissable, au premier coup d’œil. »
 
« J’ai le talisman. Il a la forme d’un disque. Le papier est marqué de larges caractères à l’encre rouge et il y a comme une silhouette en filigrane. »
 
« Je dois absolument diminuer la came si je veux arriver à m’en sortir. Une fille m’a donné des boites de neocodion, c’est naze mais ça me sert à tenir. J’essaye aussi de ne pas aller au club. »
 
« Je dois faire des recherches. Nobukasu San aurait pu m’aider mais je n’ose pas lui demander. J’ai empruntéà la bibliothèque tout ce que j’ai pu trouver ressemblant un minimum aux caractères du talisman, sans succès. Quel genre de langue cela peut-il être ? »
 
« Je suis retournée dans le théâtre d’ombre et le talisman semble fonctionner. J’ai trouvé l’Homme sans Visage et il m’a parlé. Il est prisonnier et pourtant il semble plus libre que moi qui peux sortir de ce monde de cauchemar. Qui est-il ? Je crois qu’il ne s’en souvient pas lui-même. »
 
Août
« Je suis heureuse que personne n’ait vraiment remarqué ce qui m’arrivait. Je crois que j’ai épuisé toutes les excuses possibles : examens, recherches, problèmes dans la famille. Mais maintenant je crois qu’il est grand temps que j’en parle à quelqu’un. Mais à qui ? Henry ? Il est incapable de comprendre. Il me reproche déjà trop de choses, et puis il me fera la morale et c’est la dernière chose dont j’ai envie. Haruki Sensei ? Je ne supporterais pas de perdre son estime. »
 
« La fille du club m’a parlé d’un certain Koga Naoki. Il appartient à une famille rivale des Tsubaki et elle m’a conseillé être prudente. »
 
« Je ne sais pas ce qui m’a pris mais j’ai suivi Koga San dans un club de Roppongi pour voir son « Seigneur ». Je ne sais pas pourquoi mais je suis restée toute la nuit, à regarder ce type « jouer » avec les clients. »
 
« Koga San a la drogue. Je dois la chercher ce soir »
 
« Seigneur Senjo m’a demandé de rester un peu plus. Il m’a laissé avec les clients et j’ai fait ce qu’ils m’ont demandé. Ca me dégoûte et m’attire à la fois ».
 
« La drogue me permet de contrôler mon état émotionnel, donc mes rêves. »
 
« Je croyais avoir trouvé un équilibre, mais ce n’étais que de la lâcheté, la terreur est toujours là, tapie. Je dois trouver la force de l’affronter, si je ne le fais pas je vais devenir folle. »
  
« J’arrive à plonger de plus en plus profond, et avec le talisman l’ombre ne peut pas me voir. »
 
« Encore au DBGB. Joanne prétend que je suis une maîtresse formidable, je ne sais pas quoi dire. »
« L’ombre me perçoit. Elle ne me voit pas mais elle me perçoit, j’en suis sûre. ».
 
« Je n’arrive pas à aller plus loin dans le cauchemar, il y a comme une membrane qui me retient. La vérité est derrière, je le sais. Je dois atteindre le cœur de l’horreur. Je dois comprendre.
 
12 Septembre,
« Je viens de voir ce militaire nommé Matsuya, nous avons longuement parlé et il m’a raconté son histoire. Il est si déterminé et si faible à la fois, c’en est presque attendrissant. Il faudrait que j’écrive son histoire dans ce journal mais j’ai peur qu’il soit déjà trop tard. Il y a un an, peut être, il aurait pu me sauver, me sortir de ce monde de cauchemars et d’ombres mais là il est trop tard. Son histoire en Indochine m’a pourtant donné le courage de me battre et d’affronter l’ombre. Je vais retirer le talisman et combattre mes démons »
 
« J’ai décidé de cacher mon journal, je ne sais pas ce qu’il va advenir de moi, ou plutôt je ne le sais que trop bien. Ce que j’ai découvert doit être mis à l’abri mais je ne sais pas encore où. Comment cacher quelque chose à cette ombre qui est dans mes rêves et dans mes cauchemars ? »
 
« J’ai demandéau Seigneur Senjo une drogue plus puissante. Il peut me fournir ça, mais le prix est exorbitant. »
 
14 Septembre,
« Henry m’a présenté un prêtre exorciste qui m’a donné les réponses que j’attendais. Je suis sûre de moi désormais. Il ne semble pas l’avoir réalisé mais il m’a donné la solution pour cacher mon journal et le reste : le talisman est suffisamment puissant pour masquer un objet de la taille d’une main, cela devrait être suffisant pour cacher la clef de mon casier. Si quelqu’un la recherche, il devra être, comment dire, humain, oui, humain pour la trouver. »
 
« J’ai la drogue. D’après Koga San c’est un produit militaire et il me garanti que c’est ce que j’ai demandé. De toute manière j’en aurai la confirmation ce soir. »
 
15 Septembre
« Je reniais l’idée de la mort comme si elle n’était que perte et annihilation. Je ne saurais l’expliquer mais brutalement l’idée de ma mort ne me fait plus du tout peur. Je suis prête. »
 
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